Le problème avec les jeux olympiques, c’est que la course
aux médailles se fait par chaque pays de son côté, et qu’au lieu de célébrer la
collaboration il conforte les fiertés nationales. I Heart Sharks n’aurait pas
pu participer à la compétition car ils ont eu l’impudence de mélanger leurs
provenances : New York, Londres et la Bavière réunis à Berlin. Voila une
entente cordiale qui malgré une légère entorse au règlement a mené à la
médaille d’or.
Pour
monter une équipe il faut quand même un langage commun, ce sera l’anglais, dans
une version germanisée imitant (à dessein ?) celui des lointains faubourgs
de Londres. Rien n’aurait pu aller mieux pour enrober cette
new-wave-électro-math-rock d’outre-tombe qui sent l’humidité des caves et la
poussière des entrepôts. Le premier single Wolves fait d’emblée froid dans le
dos, à la fois par son instrumentation glaciale, son chant répétitif saturé d’échos
et par son clip minimaliste moitié danse
moitié happening contemporain. Imaginez qu’ils ont appelé leur disque Summer,
quand absolument aucune chanson n’évoque le début du printemps ; un peu
comme Magritte et son « Ceci n’est pas une pipe ».
Ah mais
non, le second single se nomme « Let’s just pretend it’s summer ».
OK, des états d’âme allemands, météorologiques et/ou métaphoriques, sur l’absence d’été au nord des Alpes.
Admirez les fines lignes de guitare sur fond de synthé bouillonnant, c’est une
drôle de vision de l’été mais pourquoi pas ; après tout la glace peut
brûler.
Le groupe a réellement buzzé en début d’année en étant
retenu comme la BO du sublime line-up du Festival de Berlin 2012, intégrant
chaque groupe au cœur de la ville sur fond d’un « Und das ist die neue
Geschichte », tiré de Neuzeit. Beau tremplin amplement mérité, et on
aimerait bien entendre plus parler de groupes d’un pays situé entre l’Angleterre
et la Suède. Un groupe c’est la façade d’un label, et voilà une porte d’entrée
toute trouvée pour l’exploration des mélopées germaniques : AdP pour Auf
der Platz Records. Shakespeare’s language de rigueur.
Le groupe cite The Cure et Kraftwerk comme influences ;
elles sont autant évidentes par les arpèges électroniques omniprésentes que le
chant désespéré de Pierre Bee, quoiqu’avec un gros soupçon de modernité bien à
propos. Pourquoi une médaille d’or ? Ils mélangent des choses assez
convenues dans le milieu finalement. Mais non, parce qu’en démolissant les
frontières, ils ont trouvé une identité ultra forte et ultra originale,
reconnaissable entre mille autres en une fraction de seconde. Ils rendent le
kitsch sérieux, l’extirpant des masses radiolobotomisées pour le rendre
esthétique, lui insufflant une âme tirant sa beauté de sa mélancolie, comme le « Sturm
und Drang » national de jadis. Quand on en vient à évoquer l’été par des
mélodies comme celles de Lies ou de Ny Bln, mieux vaut ne pas penser à leur
vision de l’hiver !
Les Kabeedies, c’est comme les Clash jouant du reggae, les
Stones jouant du funk ou Damon Albarn se mettant à la musique africaine :
quelque chose n’est pas crédible et devient magique. Sans doute le pouvoir du
melting pot anglais qui passe toutes les cultures à la moulinette, enfin une exploitation
néo-coloniale positive ! Le dernier album du quatuor de Norwich, intitulé Soap,
est exemplaire de mixité. Impossible de séparer les mélodies et rythmes
tropicaux de leurs influences new wave terriblement anglaises. Comme un Steven Morrissey
ou un Robert Smith ayant guéri de sa dépression. Ou comme Vampire Weekend
découvrant la pluie et les briques britanniques, au choix...
La sublime introduction de disque, avec Hangs Ups Of The
West et Elizabeth, présente bien la musique du groupe, caractérisée par une
légère guitare claire, une basse au délié impeccable (lignes absolument superbes
jusqu’à la dernière chanson), et une alternance de voix entre le classicisme
anglais assez « street » d’Evan
Jones et les envolées lyriques à la Cindy Lauper de Katie Allard. Dur de ne pas
voir l’influence radicale qu’a eu Johnny Marr sur le guitariste, même si ici la
hype impose de casser les rythmiques un peu plus que pendant les années 1980. Et
peu de groupes (aucun ?) ne nous avait habitués à de telles performances
vocales sur des instrumentations aussi spontanées. Comme si Céline Dion ou
Whitney Houston avaient eu du goût.
L’Afrobeat se déploie encore, après le single Bones, sur
Santiago, après être passé par une Drowing Doll rappelant les folies de leurs
cousins de Liverpool (Hot Club de Paris). Et vient la génialissime Come Out Of
The Blue (« Tomber du ciel »), avec ses couplets de vocalises en
canons, entourant un refrain magnifique qui mérite de résonner dans toutes les
radios du monde.
On appréciera le ton blasé et mélancolique de Underfloor
Lover et son violon triste, saupoudré par ci par là de notes de synthé délicieusement
dégoulinantes, et de l’écho du son des doigts arpentant les cordes de la
guitare. La conclusion, LT, très dream pop, se sert d’une rythmique qu’avaient
utilisé les Clash sur la très étrange Sean Flynn en 1980, c’est pas en oubliant
d’où on vient qu’on devient qui on est ! Pour les fans, une ultime
chansons cachée qui aurait pu servir à la BO d’O’Brother…
Soap n'est pas leur coup d'essai, allez faire un tour ici pour vous faire une idée de leur précédent disque Rumpus.
Minimalisme, rigueur esthétique, voie immuable, The Wave Pictures est un groupe qui subjugue par son homogénéité et sa constance. Trio à la productivité impressionnante, les Anglais de Wymeswold nous offrent depuis 2004 une sorte de pop dépressive et désabusée, aussi triste qu’elle est belle.
The Wave Pictures tourne autour d’un homme : David Tattersall, qui fait de chacun de ses morceaux une dramaturgie en y aposant sa voix torturée, étranglée, rappelant un peu les débuts de Dylan. Chaque piste est une sorte de ballade, même quand elle dynamique et ornementée ; le déroulement est systématiquement linéaire et simple, puisant son essence au fin fond des âges ténébreux du genre, à savoir la musique irlandaise (de laquelle découle toute la vague country et folk qui s’épanouit plus facilement aux Etats-Unis). Mais Tattersall a aussi révisé le travail de ses compatriotes : difficile de ne pas sentir l’influence de la cold wave de Joy Division, de l’hybride rock punk de Gang of Four ou du romantisme façon Sturm und Drang des Smiths. Plus proche de nous, on peut aussi évoquer le folk minimaliste d’Herman Düne.
Trêve de références, car The Wave Pictures est un groupe authentique, avec une atmosphère propre et inimitable. Parfois la guitare folk laisse place à l’électricité, et là les dons de Tattersall évoluent en parfaite liberté, dévoilant un virtuose que l’on n’osait plus espérer dans ce style de musique. Manier technique et inventivité sans jamais sombrer dans la démonstration oiseuse est très périlleux ; ici cela fonctionne à merveille, chaque solo est l'expression d'une idée, sublimée par le son crade et brouillon d’une immuable Gibson SG. En concert, le groupe fait penser à trois ados malaisés se demandant s'ils ont bien fait de vouloir jouer sur scène. Le bassiste d'une timidité excessive est à peine sauvé par un chanteur presque aussi immobile que lui, qui tente une rapide biographie auprès du public, entre deux morceaux chantés les yeux au plafond, s'éloignant par intermittences du micro pour gagner en performance intimiste.
Eskimo Kiss, tout nouveau single devançant la publication du septième opus du groupe qui sortira en avril (Long Black Cars), est la première chanson chantée par le batteur Jonny Helm. Sa voix renforce encore plus le côté british de la chose, à la limite de la révolte urbaine. La rythmique reste, elle, dans la plus pure tradition du groupe, tout comme la ligne de basse et le sublime solo de guitare, toujours aussi inspiré et nerveux.
Il vous reste un mois pour assimiler les six disques qui vous permettront d’appréhender Long Black Carscomme il se doit !
Combien de groupesJoy Divisiona-t-il influencé ? C’est comme le nombre d’étoiles dans le ciel, on ne le saura jamais mais on va déjà apprécier celles qu’on peut voir. Et parmi eux, To My Boy, un duo très récent fondé à Liverpool, dont le deuxième disque, The Habitable Zone, est sorti l’année dernière.
Jack Snape et Sam White font une espèce de new wave partiellement dépoussiérée. Batterie façon moissonneuse batteuse, synthés froids entre hype et has been (to become ?), le tout recouvert de voix liverpoolesques. Ils mélangent rythmiques sales et sons chip, en les encastrant dans des mélodies toujours saisissantes. La famille de l’électro-pop s’est agrandie : voilà la néo-new-wave (si !). Il va y avoir un sacré bordel dans l’histoire de la musique si les repères temporels continuent de fondre ainsi.
Deux chansons issues de The Habitale Zone : Delightful Beams, dont la rythmique entêtante n’a d’égal que le refrain chatoyant, et Hello Horizon, morceau plus calme, agrémenté d’une magnifique vidéo.
L’Angleterre nous a toujours vendu du rêve et ce n’est pas prêt de s’arrêter ! Non, Hot Club de Paris n’est pas un groupe de jazz,Django Reinhardt n’a pas influencé leur jeu de guitare. C’est juste pour faire hype, comme «Arctic Monkeys » ou « Egyptian Hip Hop ». Mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas une escroquerie artistique.
Ils sont trois, trois à chanter, une guitare, une basse et une batterie. Jamais rien d’autre. Ca suffit largement quand on sait comment les exploiter. Et ils le savent ! Comment définir leur musique… de lapower poppunk au son clair, un accent du nord à couper au couteau (Liverpool, pas Béthune) de la spontanéité, de l’énergie, de l’inventivité.
Les disques sont courts et rapides, pas de pause ou presque. La technique des trois Liverpudlians est impressionnante, rappelant un peu celle des Born Ruffians, en plus nerveux. Ils ont un style, oui réellement un style. Dumath rock qui n’a pas oublié son passé anglais - on reconnaît l’influence des Clash et des Jam sous le vernis - mais qui regarde vers le futur, sans sophistications, sans électronique, sans robots et sans Chinois. C’est presque du garage rock malgré la propreté de la finition, des néo Mods, propres sur eux mais nourris à la bière. Un son immuable, aucun instrument n’est laissé derrière, personne n’accompagne personne, tout le monde est ensemble. Les harmonies ont l’air de se trouver naturellement, les rythmiques changent incessamment, les polyphonies sont omniprésentes.
Le Hot Club de Paris ne se prend pourtant pas au sérieux. La forme est teenage, les titres n’ont pas de sens (“Yes/No/Goodbye”, “Names and names and names”, «Sometimesitsbetternottostickbits-ofeachotherineachotherforeachother »), pas plus que les clips. C’est le génialissime labelMoshi Moshiqui a eu l’honneur de produire leur premier album “Drop It Til It Pops”, en 2006. Une demi-heure très prometteuse. Quatre singles très inspirés (Shipwreck classé 153ème, Everyeveryeverything 140ème, Alleluia !) une énergie qui ne se relâche qu’à la onzième piste, quelques essais délirants (Welcome to the Hop, Bonded by Blood) qui font penser à duBlink 182 sous influence gospel et musique traditionnelle anglaise, et une conclusion qui donne vraiment envie de voir la suite (Everyeveryeverything)!
En 2008 sort leur deuxième disque, « Live at Dead Lake », et ce n’est pas un live. Aucune concession, pas un gramme de folie en moins, Moshi Moshi tu l’aimes ou tu dégages. Le premier single Hey Housebrick est brillant, simple, direct. Les chœurs sont lumineux, la chanson est enthousiaste et réussie, tout comme My Little Haunting, le second single. L’album suit son cours aussi sereinement que le premier, avec la même spontanéité et la même fraîcheur. Dédicace à The Friendship Song et We Played Ourselves, du bel ouvrage instrumental. The Dice Just Wasn’t Loaded From the Start fait penser aux trips acoustiques des Libertinesenregistrés dans leur salon. Le disque fait à nouveau une pause avec Found Sleeping puis conclut énergiquement et positivement avec Sparrow Flew With Swallows Wings (« le moineau qui volait avec des ailes d’hirondelle »), sans doute une interprétation personnelle du « Geai paré des plumes du Paon » .
En 2010 paraît un EP, With Days Like This As Cheap, composé de six chansons, et il semblerait bien qu’il y ait un soupçon d’évolution dans leur son. Des clochettes par ci par là, des riffs plus saturés, plus « américains ». Rien de grave rassurez-vous, Matthew Smith n’arrivera jamais à imiter un Texan. Les chansons déboîtent toutes, Dog Tired At The Spring Dance sonne bien « à l’ancienne » frère, les autres cherchent une autre voie, plus longue, et la trouvent avec succès.
Encore un EP très similaire paru au début de cette année : The Rise And Inevitable Fall Of The High School Suicide Cluster Band, (il fallait jouer en 1967 pour choisir des titres aussi pourris les mecs). La musique est toujours aussi bonne ; mettons en relief la chanson éponyme particulièrement brillante, les chœurs sont toujours aussi élégants et les musiciens toujours aussi inventifs. Mais il y a un petit quelque chose… c’est plus propre, plus travaillé, les durées se sont allongées. C’est difficile à reprocher quand même ; ce blog ne note pas la musique et il ne fera pas de critique facile non plus.
Soufflons un peu, pour une pause méritée ou nécessaire. Une pause bucolique à base de concentré de clapotis, d’extraits de brise dans les branches et de zestes d’éclaircies. Une parenthèse musicale de calme et de fraîcheur pour prendre du recul sur la vie citadine. Tout cela est facilement accessible si on prend le temps d’écouter Slow Club, un duo pop folk de Sheffield qui soulage depuis 2006 le système nerveux de ses auditeurs.
Les ballades sont très fragiles, les cordes sont fébrilement grattées, les voix de Charles Watson et Rebecca Taylor se perchent délicatement sur les accords pour créer une atmosphère instable et terriblement séduisante. Ainsi commence le disque Yeah So, avec la chanson « When I Go ». Au moins les choses sont posées au départ, pas d’introduction survitaminée pour stimuler l’oreille paresseuse. On appellerait presque ça une comptine, servie de paroles un peu niaises (« There’s so many questions that still burn, like will you hold my hand when I go »), mais décidément, la mixité du chant aura toujours son petit charme particulier.
Givin up on love nous secoue les puces, car il est aussi question de pop ici. En réalité il s’agit d’un triptyque, complété par It doesn’t have to be beautiful et Because we’re dead. Trois excellentes chansons, toutes aussi dynamiques, fraîches, revigorantes, avec de jolis ponts et de beaux renvois de chant. On dira même bouleversant en ce qui concerne It doesn’t have to be beautiful , qui évoque la transition adolescent/adulte, la sensation désagréable qu’elle provoque, et l’irritation que sa seule évocation engendre ! (« Leave now if you just can’t stay, cause there’s nothing worse than somebody pretending away the years of their youth will never get back »).
Le folk, lorsqu’il est bien réalisé, n’a pas d’âge et donc ne sera jamais démodé. C’est le cas ici. Hormis la qualité de l’enregistrement, les ballades du disque auraient pu avoir été composées il y a dix, vingt ou quarante ans. Des soupçons de vieux blues dans I was unconscious, it was a dream , un cas d’école de la « ballade anglaise avec piano » (There is no good way to say I’m leaving you ) qui fait penser aux meilleures années des Beatles, desStoneset de Bowie ; quant à Trophy Room elle aurait bien pu appartenir à Paul Simon, et Sorry about the doom, à Joan Baez. Une très belle tristesse pour cette dernière chanson, avec toujours les même thèmes éculés mais qui n’enlèveront jamais rien à la musique tant qu’ils serviront la perfection (« I know your heart is beating slow and out of time with mine »).
Come on Youth sert d’hymne à la jeunesse et à l’insouciance, en célébrant la vie à l’arrache et la philosophie qui l’accompagne (« Do you love to regret, or forgive and forget ? If you’re going to forget it all, cold is comfort, comfort is cold »). Madame expérimente les percussions sur bouteilles sur Apples and Pairs, encore une comptine très delicate.
Deux choses avant d’en finir avec le disque. D’abord l’indicible splendeur de " Dance Till The Morning Light", qui suffirait à justifier l’édification d’un musée Slow Club et la taille de quelques statues des deux troubadours avec écrit « Best Band Ever » dessus. Et si un nouveau pays voit le jour il pourra prendre « Our most brilliant friends » comme hymne. Enfin il faudrait un pays peuplé de personnes non patriotes et hurlant « So just dance with me, move your body round this time machine, start it again/ I just want to celebrate the fact our bodies can recreate new versions of ourselves” aux matches de foot et aux ceremonies officielles.
Et à la fin du disque il y a une surprise, enfin si vous écoutez réellement un disque et pas un mp3, une chanson cachée ! Après quelques vrombissements caverneux, Rebecca clôt une seconde fois l’œuvre, et décide que finalement la touche finale ne sera pas enjouée mais mélancolique. Boys on their birthdays est le petit chef d’œuvre final. On appréciera le « I definitely want to be a rapper, but I’m just a northern girl from where nothing really happens » et le sinistre ultime couplet qui s’étouffe en un lancinant “The bones inside my shins are crumbling, it’s from all the crunking I’ve been doing”.
Slow Club possède un charme particulier en live, ils collent exactement à l’image de leur musique : sympathiques, timides et à l’arrache. Remerciant le public à chaque fin de chanson, tapant du pied dans les refrains, le regard fuyant et très concentré sur leur prestation, on croirait presque à une kermesse, forcés par des amis trop pressants à chanter un « petit quelque chose sans prétention qu’on a composé la semaine dernière ». Et non ! Le dépouillement de la forme n’éclipse pas le génie du fond. L’enjeu de l’enregistrement a été d’enrichir l’esthétique de leurs concerts sans la trahir, et c’est réussi. L'article duNMEconsacré au disque termine par "Don't call this club Slow, call it special." Pas mieux.
JOHNNY Cash, JOHNNY Lee Hooker, JOHNNY Winter, JOHNNY Rotten, JOHNNY Mercer, JOHNNY Clegg, JOHNNY Thunder, JOHNNY Ramone, JOHNNY Halliday, JOHNNY Marr… Et la liste est encore longue ! Vénérable dynastie de célébrités en tous genres et particulièrement musicales, les Johnny ont plus d’une fois trusté le top des charts ou du moins sont des habitués des "unes" de tabloïds aux quatre coins du globe…
Et combien de langues baveuses prépubères se sont maladroitement entremêlées sur l’imparable mais non moins simpliste refrain de la chanson d’un certain Chuck B. qui narre l’histoire de Johnny, garçon de campagne de la Louisiane profonde ? Ce pauvre bougre ne sachant ni lire ni écrire jouait pourtant de la guitare avec une virtuosité inégalée (« Go go / Go Johnny go / Go Go Johnny go/ Go Go Johnny go / Go go Johnny go/ Go Johnny B. Goooood »). Bon mais ce coup là, et vous ne me contredirez pas mesdemoiselles, ça marchait au plus chaud de l’été 1958, mais maintenant on ne vous ne le fait plus le stratagème ringard du morceau brinquebalant joué avec des doigts gourds sur une vieille gratte désaccordée !? Après le fatidique 11/11/11 il vous en faut un petit peu plus pour vous en mettre plein les mirettes, nan ? Bref, ce plouc de Johnny, américain moyen par excellence, ne fait plus rêver personne et n’a aujourd’hui plus aucune raison de quitter sa station à essence merdique du fin fond du Minnesota ou son ranch miteux du Kentucky. Et donc vous pensiez le filon des Johnny épuisé depuis belle lurette? Et bien détrompez vous ! Il en existe encore au moins un plus que fréquentable dont vous n’avez sûrement jamais entendu parler… Johnny Flynn ça ne vous dit rien n’est ce pas ? Et bien ça bah, c’est fort fâcheux !
Ce n’est pas outre-Atlantique, mais outre-manche qu’il faut aller chercher ce dernier. Distingué sujet de sa non moins distinguée Majesté Elisabeth II, Johnny Flynn n’est pas à proprement parler un bouseux. A la base acteur classique il s’évertue avec sa troupe londonienne, lacompagnie Propeller, de faire perdurer la flamme et l’émotion de la grande tradition du théâtre élisabéthain et de son plus fidèle représentant, Shakespeare, sur les scènes du monde entier. Pourtant, si c’est un habitué des chemises à jabot, cela ne l’empêche pas, en parallèle, de remonter ses manches à froufrou et de mettre les mains dans le cambouis. En effet dès 2008 il débute contre toute attente une carrière musicale sans concession qui allie admirablement brillance et ascétisme. Et tout comme son lointain cousin du nouveau monde, il compose une musique profondément influencée par les chansons populaires traditionnelles. Issu de la country pour le héros de Chuck Berry, celle-ci est d’essence folk pour Flynn et trouve ses origines dans le patrimoine irlandais vernaculaire.
Tour à tour rêche comme la parois d’une falaise battue inlassablement par les éléments, doux comme la souple texture de l’argile fraiche, riche et profond comme les tonalités d’un ciel d’orage , étourdissant comme le bouquet de senteurs d’un sous bois humide, son premier album, A larum, est un remède de grand-mère qui nous vient du fond des temps et qui fait avant tout un bien fou.
Œuvre dépouillée et fascinante, on s’y perdrait bien, comme dans les rides du visage buriné d’un centenaire qui raconterait inlassablement les inépuisables récits de sa longue et passionnante existence au coin d’une délicieuse flambée d’hiver. Disque hypnotique, A Larum distille des chansons qui semblent venues d’un autre âge (Brown trout blues, Shore to shore, Wayne Rooney…). Ainsi de délicats violons sont à l’honneur dans le nostalgique Sally tandis qu’un sautillant banjo s’invite à l’occasion du guilleret Eyless in holloway.
Et pourtant, ne vous laissez pas berner par la voix chaude de cet ensorceleur professionnel ! Johnny Flynn est un acteur, ne l’oubliez surtout pas !!! Depuis quand les chanteurs du terroir folklorique british ont-ils un tel accent précieux digne du plus impeccable Lord de la chambre du même nom ? Cherchez l’intrus dans Hong Kong Cemetary: et bien oui trompette ne rime pas vraiment avec Guiness je vous l’accorde ! De même, la lourde rythmique de l’implacable Cold bread propulse insidieusement le morceau dans des sphères bien plus rock que l’eurent voulu les bonnes mœurs. Idem pour le final échevelé de All the dogs are lying down qui lorgne quant à lui vers une pop flamboyante bien plus à sa place dans une salle londonienne hype de Camden que dans un pub croulant du fin fond du Donegal. Et puis d‘abord, quand on y pense, Hong Kong Cemetary, un bien étrange titre pour une chanson folk… Et oui ce jeune prodige, en apparence si respectueux du patrimoine de l’ancienne garde réalise en y regardant plus près d’audacieuse contorsions entre la tradition et de multiples autres influences. Apprenti sorcier de génie, le voilà qui rajoute allégrement au nectar folk originel de nouvelles saveurs mystérieuses et des aromates toujours plus exotiques, et pour produire une décoction musicale décomplexée et dépoussiérée, mais jamais vidée de son essence originelle. C’est du Johnny Flynn tout simplement.
Dès l’ouverture de l’album, The Box est un modèle du genre. Mélodie impeccable où la voix grave de Flynn se marie parfaitement avec le cœur féminin du refrain, instrumentaux parfaitement dosés entre guitare délicatement grattée, violon dissonant mais pas trop, trompette savamment distillée pour faire monter la sauce à partir des deux tiers du morceau, le tout porté par une batterie qui arrive à être discrète et puissante à la fois. Les bases sont posées ! Il n’y plus qu’à enchaîner. Et dans les 13 pistes suivantes ainsi que dans les 11 de l’album suivant, bloody hell, mais que c’est bien réalisé !
En deuxième position Thewrote and the writ est la grande réussite du disque. Imparable et intemporelle, elle prend aux tripes dès l’intro. Bluffant exercice de style traditionnel, l’impression d’écouter un vinyle grésillant se fait sentir durant toute la chanson. Juste le temps de s’en remettre et voilà que Tickle me pink en remet allégrement une couche; morceau énergique celle-ci, greffé sur un rythme d’enfer explose admirablement en vol. Autre claque, le brut Hong Kong cemetary, ode funèbre qui mêle trompettes et cœurs pour produire un requiem brinquebalant et sublime.
Si le deuxième album, Been Listening, à l’image du single Kentucky pill, de Sweet William part 2 ou de The prizefighter and the hairess, sonne de manière générale moins « brut de décoffrage », les finitions plus soignées réussissent, plus que jamais, à créer des atmosphères uniques qui s’adressent avant tout à nos tripes. Et le hold up de nos émotions continue avec Lost and found et ses cœurs fabuleux, la ballade admirablement ciselée Been listening ou le sémillant Barnacled warship … Et pourtant ce garçon, blasphémateur multirécidiviste, continue de se foutre de nous sans vergogne ! Vous ne remarquez pas les sacrilèges à répétition? Mais que viennent faire ces trompettes de Mariachi et cette rythmique reggae dans Churlish May ? Et ne parlons même pas du bluesy Howl bien plus à sa place de l’autre coté de l’Atlantique…
A noter également la production en 2009 de l’impeccable Sweet William EP entre les deux albums. Pas la peine de s’épancher plus sur les quatre morceaux qui le composent. Mais sachez que de The mountain is burning à Drum tout est là ! Indispensable donc…
The Mountain Is Burning ((From Sweet William Ep)) by Johnny Flynn on Grooveshark
Last but not least, CQFD, thèse, antithèse, synthèse : et bien non ! Vous voyez bien maintenant que les Johnny ne sont pas tous morts et enterrés ! En voila un qui porte la relève avec un flegme et une classe toute britannique plus que rafraîchissante. Avec Johnny Flynn la succession est plus qu’assurée. Et puis d’abord de quelle relève parle-t-on ? Un Johnny ne se rend jamais, c’est bien connu ! Il n’y a qu’à voir la résurrection de notre fringant exemplaire national qui, après avoir passé plusieurs mois sur les planches (tiens lui aussi !), vient d’annoncer la mise en ligne sous peu d’une nouvelle chanson gratuite avant d’écumer de manière moins philanthropique tout les stades et zéniths de l’hexagone… Profitez bien du tuyau, parce qu’à sa sortie celle-là on ne la chroniquera pas!